Les élections rectorales arrivent à grands pas. Les 24 et 25 avril, les étudiants (ainsi que le personnel professoral, scientifique et administratif) seront appelés à voter pour le recteur de leur choix. Afin de mieux comprendre la personnalité et le programme de chacun des candidats, le P’Tit Torê les a interviewés. Hier, Eric Pirard a eu la parole, et vous découvrirez l’interview d’Albert Corhay demain. Aujourd’hui, c’est Pierre Wolper qui répond à nos questions.

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Etudes :

Après une formation d’ingénieur civil électricien à l’Université de Liège, Pierre Wolper part pour le nouveau continent. Il y poursuit ses études pour obtenir un doctorat à l’université de Stanford.

Carrière :

Le jeune docteur a la chance de travailler chez AT&T Bell Laboratories aux USA. Il revient par la suite en Belgique pour mener une carrière de chargé de cours, et ensuite de professeur ordinaire à l’université de Liège

Fonctions à l’ULiège :

Son implication au sein de l’université se traduit par une série de postes d’importance croissante : président du département d’électricité, membre du conseil d’administration, vice-recteur à la recherche… Pour devenir doyen de la faculté des sciences appliquées en 2015.

Blog : Pierre Wolper

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Son programme :

 

Qu’est ce qui change à l’université si vous devenez recteur ?

La première chose, c’est la communication de l’université : sur ce qu’elle est, et sur ce qu’elle veut être. Ce n’est pas assez clair à l’heure actuelle. L’université de Liège a des spécificités qu’il faut mettre en avant. Par exemple, je voudrais insister sur le fait que la recherche et l’enseignement travaillent main dans la main. Ensuite, l’université joue un rôle important dans le réseau mondial de la connaissance. Tant au au niveau des chercheurs que des échanges étudiants.

L’université apporte aussi beaucoup à la Région. Je veux donner une image positive de notre institution. La Région a bien plus besoin de l’université que le contraire. On joue un rôle important dans son développement.

« La communication doit être claire : on n’est pas là en demandeur, on est là en université qui apporte »

Au niveau de l’organisation interne, il y a des choses à changer aussi. Les structures deviennent de plus en plus complexes. Je pense qu’il faut revenir à l’essentiel. J’ai une philosophie générale : il faut un peu de souplesse. Les règles donnent de la transparence, mais plus on s’enferme dedans, moins on peut s’adapter aux situations.

Evidemment, tout ne va pas changer le jour où je prends mes fonctions. Mais on avancera assez vite. Notamment sur la question des budgets. La situation n’est pas mauvaise, et il ne faut pas exagérer les inquiétudes pour l’avenir. Faisons bien notre travail et nous n’aurons pas de problème à ce niveau-là. Les finances doivent être une contrainte, mais pas le moteur des décisions.

Comment peut-on améliorer l’encadrement des étudiants durant leur cursus ?

Mon optique, c’est d’aider les élèves à acquérir des compétences. On n’est pas là pour faire de la sélection. Les cours où on reçoit passivement des informations sans pouvoir s’exprimer est une méthode dépassée. Il faut promouvoir l’interaction, inciter les étudiants à s’impliquer dans leurs études. Quand on s’inscrit à l’université, on ne doit pas se sentir comme un pion et être livré à soi-même. On doit être dans une communauté qui nous aide à apprendre.

Est-ce réalisable dès le bachelier, où on a l’impression d’être uniquement un numéro ?

Dans ma faculté, celle des Sciences Appliquées, on essaie de mettre en place des projets auxquels les étudiants puissent participer dès le début de leur cursus. La première année ne doit pas être une année où on est perdu. Les étudiants n’arrivent pas tous avec le même bagage, les initier dans ces projets a un effet très positif. L’apprentissage est un phénomène social. Quand on travaille en groupe, ceux qui ont déjà un peu d’expérience aident ceux qui en ont moins : ça augmente le niveau de chacun.

Ces dernières années, une nouvelle tendance s’est développée. Des étudiants viennent dans les locaux de l’université pour préparer leur session. Je les comprends tout à fait : il est plus agréable de travailler dans un environnement propice aux interactions. Si on ne comprend pas, on peut demander des explications à un autre étudiant. On peut aussi renforcer le système des étudiants moniteurs. Ce mécanisme peut faire partie de cette pédagogie plus active.

Etes-vous pour ou contre la professionnalisation de l’enseignement universitaire ?

Personnellement, je suis dans une faculté plutôt professionnalisante. Je reçois souvent des demandes venant des industries. Mais qui sont les clients de l’université ? L’industrie ou les étudiants ? Les étudiants, bien sûr. Leur carrière va durer plus de 40 ans. Il faut les armer pour le long terme. Répondre à des sollicitations liées à des besoins immédiats, ça n’a pas de sens.

Qui sont les clients de l’université ? Les étudiants, bien sûr.

Il faut une formation de qualité qui ne soit pas soumise au dictat du marché de l’emploi actuel. Sinon, que feront nos étudiants dans dix ans ? Bien sûr, il ne faut pas être déconnecté de la réalité. Les étudiants doivent voir dans leur formation la concrétisation des connaissances qu’ils acquièrent. On doit donc proposer une formation en profondeur, destinée à être solide sur le long terme, tout en étant illustrée par des compétences plus directement utilisables.

Comment pourriez-vous concrétiser cette idée ?

Dans la faculté de Sciences Appliquées, on organise des conférences des métiers destinées aux étudiants de première année. Des professionnels dotés d’une solide expérience viennent parler aux jeunes afin qu’ils voient les métiers vers lesquels ils se dirigent. Ce n’est pas difficile à organiser dans toutes les facultés. Si je deviens recteur, j’encouragerai ces démarches. Informons nos étudiants par rapport aux métiers ! Ça ne coûte rien.

Aussi, nos étudiants ont besoin de bénéficier d’un suivi plus personnel. Aux USA, chaque étudiant peut profiter des conseils d’un « adviser ». Ici, on n’est pas vraiment dans cette optique. On peut penser à instaurer un système où un étudiant a toujours quelqu’un à qui il peut parler. Si on manque de personnel, ça peut même être quelqu’un d’une année supérieure. Pourquoi un étudiant de bachelier ne pourrait-il pas avoir un parrain parmi les étudiants de Master ?

 

Sa campagne :

 

Vous vous présentiez déjà aux dernières élections. Pensez-vous avoir plus de chance cette fois-ci ?

Il y a quatre ans, beaucoup d’électeurs ne connaissaient pas bien les candidats. Au cours des dernières années, ils ont pu mieux se faire connaitre. Je suis maintenant doyen et j’ai une meilleure visibilité. En dehors de la faculté, je vois du monde. L’information se répand dans le reste de l’université.

De plus, je me présente cette fois ci avec une équipe plus large. Cela donne deux messages très forts :

  • Toute une série de personnes qui connaissent bien l’université ont décidé de travailler avec moi.
  • Si elles ont décidé de le faire, c’est qu’elles pensent qu’on peut y arriver.

 

Pierre Wolper et son équipe : Anne-Sophie Nyssen, Philippe Hubert, Eric Haubruge (out), Vincent D’orio, Jean Winand, Rudi Cloots et Fabrice Bureau

Pierre Wolper et son équipe : Anne-Sophie Nyssen, Philippe Hubert, Eric Haubruge (out), Vincent D’orio, Jean Winand, Rudi Cloots et Fabrice Bureau

Comment expliquez-vous le fait que deux des actuels vice-recteurs, Eric Haubruge et Rudi Cloots, se tournent vers votre équipe plutôt que de soutenir Albert Corhay ? (ndlr : Eric Haubruge, ne pouvant exécuter un troisième mandat de Vice-Recteur, a dû se retirer depuis l’interview)

C’est vrai que cela peut surprendre. La décision n’a pas été facile pour eux. Mais ils sont arrivés à un stade où ils n’arrivaient pas à mettre en œuvre ce qu’ils considéraient comme important pour l’université. Le Recteur a pas mal d’influence sur ce qui peut se faire ou pas. S’il n’y a pas une bonne concordance de points de vue avec ses vice-recteurs, ça mène à une situation où on ne peut pas avancer correctement. Ils ont estimé que pour bien travailler pour l’université, il fallait changer d’équipage.

Quelles sont vos relations avec Albert Corhay ?

Figurez-vous qu’elles ont toujours été bonnes. D’un point de vue personnel. Il y a bien sûr une opposition par rapport à la façon dont l’université est gérée. Je donne mon avis, je n’hésite pas à le faire. J’essaie de pousser les idées qui me semblent bonnes pour l’université.

Comment réagissez-vous au fait que l’actuel recteur se présente pour un nouveau mandat ?

Si vous regardez les anciens recteurs, ils ont fait plusieurs mandats. Ce n’est donc pas quelque chose d’interdit. Mais Albert Corhay avait annoncé qu’il ne ferait qu’un seul mandat. On a toujours le droit de changer d’avis… Mais ce que j’ai trouvé déplaisant, c’est que début 2017, il avait déclaré qu’il voulait prolonger automatiquement son mandat de deux ans. Et ça ce n’est pas correct. On est élu pour quatre ans. Dans un système démocratique, il faut se représenter pour les nouvelles élections. Et non pas prolonger son mandat. Ce n’est pas acceptable. L’historique de ce qu’il s’est passé a donc un impact sur sa candidature aujourd’hui.

Lui avez-vous fait part de cet étonnement ?

J’ai rédigé un article sur mon site à l’époque pour exprimer mon point de vue. Il en a été le premier averti. J’imagine que ça ne l’a pas enchanté. Mais c’est sorti parce qu’il avait commencé à prendre des contacts au niveau ministériel pour qu’on puisse adapter les règles en sa faveur. Après cela, il a fait un message à la communauté universitaire pour affirmer que c’était bien ce qu’il souhaitait. Mais il n’y a eu que très peu de réactions publiques. J’étais un des seuls à faire part de mon avis.

Comment expliquez-vous ce manque de réactions ?

Dans la communauté universitaire, il y avait beaucoup de prudence. On a vécu dans un contexte de restrictions de ressources. Les gens pensaient que s’ils s’exprimaient contre le recteur, et que s’il restait là encore un certain temps, cela aurait pu avoir des conséquences sur eux.

Pourquoi ne faudrait-il pas voter pour Albert Corhay ?

Car on ne peut pas voter pour deux personnes ! (rires). Plus sérieusement, c’est une question délicate. Je pense que chacun doit faire un examen de la situation. Je vais revenir sur l’histoire d’extension de mandat. Albert Corhay a su la négocier en contactant le Ministre et des gens de son entourage. Si on fait ce genre de choses, on se déforce. Si on veut bien représenter l’université, il faut pouvoir agir en toute liberté et ne pas avoir de dettes.

« Il faut choisir un recteur qui peut agir en toute indépendance. Ma liberté de parole, je l’ai montrée »

Pour avoir une bonne représentation de l’ULiège, il faut choisir un recteur qui peut agir en toute indépendance. Ma liberté de parole, je l’ai montrée. Je me suis exprimé sur un sujet délicat au moment où personne n’osait sortir du bois. A l’époque, c’était un mouvement assez solitaire. Certains m’ont dit entre quatre yeux que c’était courageux. Qu’est-ce que je risquais ? On ne va pas me mettre dehors pour ça. Mais y a des moments où il faut prendre les choses en mains et où on ne peut pas se taire. C’est la responsabilité de chacun. Je voudrais promouvoir une plus grande prise de parole au sein de l’université.

Le conseil d’administration est surtout composé de personnes internes. Je suis parfois étonné de voir à quel point il y a peu de prises de parole et d’opposition en son sein. Ce CA est censé être un organe de contrôle. Mais les personnes qui le composent sont contrôlées indirectement par le Recteur. C’est un peu particulier. Dans une entreprise, le CA contrôle la direction et celle-ci n’a pas de pouvoir sur lui. En tous cas, c’est comme ça que ça fonctionne dans une entreprise bien organisée… A l’université, on n’est pas dans cette disposition. Il y a pas mal d’ambiguïté dans les organes de gestion. Quand on n’ose pas prendre la parole, quand on est trop prudent vis-à-vis du monde extérieur, du monde politique, c’est que quelque chose ne va pas. Regagner en liberté de parole est quelque chose qui me semble essentiel. Notre université ne s’est pas positionnée avec assez de force ces dernières années.

 

Olivier Daelen et Chloé Hannon