Les élections rectorales arrivent à grands pas. Les 24 et 25 avril, les étudiants (ainsi que le personnel professoral, scientifique et administratif) seront appelés à voter pour le recteur de leur choix. Afin de mieux comprendre la personnalité et le programme de chacun des candidats, le P’Tit Torê les a interviewés. Demain, Pierre Wolper aura la parole, et vous découvrirez l’interview d’Albert Corhay dimanche. Aujourd’hui, c’est Eric Pirard qui répond à nos questions. 

Un parcours atypique :  

Après des études d’Ingénieur Civil Géologue à l’Université de Liège, Eric Pirard prend son sac à dos et parcours la Bolivie. Une fois revenu, il lance l’ONG Ingénieurs sans frontières. A partir de 1986, il est professeur dans notre université. Plus tard il devient président du Conseil du Doctorat, et coordonne l’évènement Ma Thèse en 180 secondes. En 2011, il lance un programme Erasmus-Mundus pour sa filière (ingénieur géologue), afin de lui donner un coup d’éclat et d’attirer de jeunes étudiants brillants. Il créé également la société Occhio, active dans le développement de techniques de contrôle de poudres et émulsions par imagerie digitale. Aujourd’hui, il est Expert pour l’Europe de la Recherche et de l’Enseignement.  

Bref, Eric Pirard ne sait pas rester en place. « C’est parce que j’ai vécu toutes ces choses-là que je me sens prêt à endosser la responsabilité de recteur. Il y a différentes façons d’accéder au rectorat, comme par exemple monter doucement, de passer doyen puis vice-recteur puis recteur… Moi j’ai une expérience très internationale, en recherche, en enseignement, en citoyenneté, j’ai créé une société, une ONG. J’ai expérimenté tout ce qu’un professeur peut faire et c’est riche de tout ça que je peux apporter un regard différent. C’est assez atypique par rapport aux autres candidats, qui sont déjà au pouvoir depuis longtemps ». 

 Pour plus de détails sur son parcours et son programme : ericpirard.be  

P’Tit Torê : Pirard recteur, qu’est-ce que ce sera concrètement ? Quelles sont les choses que vous voulez changer ?  

Eric Pirard : « Les trois thèmes les plus importants tiennent dans ce pense-bête : L’université 4.0 21+.  

 4.0 c’est le numérique, je veux utiliser plus le numérique dans l’enseignement, avec des podcast plus massifs, l’utilisation de quizz, etc. Et je veux plus d’informations accessibles par smartphone.  

 Le 21 c’est tout ce qui est développement durable. Professionnellement je suis dans le recyclage de métaux, je suis sensible au développement durable comme beaucoup de gens je l’espère. Nous avons un des plus beaux campus au monde, je n’ai pas peur de le dire. J’ai beaucoup voyagé, on a un campus magnifique dans les bois, au Sart-Tilman en particulier, et c’est le règne de la voiture. La question de la mobilité est très importante pour moi, le transport entre les différents campus reste très compliqué. De plus, il n’y a aucune politique claire au niveau des déchets, il n’y a pas d’éducation à ces questions environnementales. Cela se voit aussi au niveau de la nourriture, l’aspect alimentation de proximité. L’université est aussi un lieu d’éducation à ces questions, et puisqu’on l’enseigne la moindre des choses ce serait de le montrer.  

Le +, pour la mobilité des étudiants Erasmus, in et out. On a des atouts magnifiques, on est bien situés mais on n’est pas assez connus. Quand je suis à l’étranger, les gens pensent que je suis de Leuven, ils retiennent le ‘L’, et Leuven est très international donc je dois insister. Et c’est fou, on est une ville importante, avec un opéra, une structure magnifique… On a un déficit d’image sur lequel je veux travailler. Ce sont mes grandes priorités ». 

P.T. : Pourquoi se présenter cette année ?  

E.P. : « J’ai 57 ans. J’en aurai 58 à la prochaine rentrée académique, donc j’ai 8 ans devant moi. Je ne veux pas démolir mes collègues, mais ils ont la soixantaine et ils seront atteint par l’âge de la retraite pendant leur mandat.

Donc s’ils sont élus ils seront recteurs deux, trois, quatre ans, mais ils ne pourront pas faire plus. Je pense qu’avoir 8 ans devant soi, c’est important pour porter un projet. Je ne me prends pas pour le président des Etats-Unis mais un mandat de quatre ans ça passe vite, surtout quand on veut changer les mentalités. Ça, ça me motive, c’est maintenant que je dois le faire. Il y a beaucoup de choses que je vais devoir abandonner mais c’est maintenant ou jamais. Aujourd’hui mon boulot est de mettre les gens en contact, de monter des projets, et je suis très à l’aise avec ça. Je ne suis pas irremplaçable et je pense que l’expérience que j’ai acquise correspond à la mission d’un recteur ». 

 P.T. : Vous n’avez pas encore présenté une équipe, pourquoi ?  

 E.P. : « Pierre Wolper a affiché une photo avec quelques collègues qui roulent des mécaniques. Ça impressionne. Ils étaient huit sur la photo et il leur a déjà distribué des rôles. Albert Corhay essaye aussi de constituer une équipe. Moi je me présente sans équipe, pour différentes raisons. D’abord parce que je veux qu’on redonne du sens aux élections rectorales.

L’idée d’équipe c’est un peu comme si j’annonçais un gouvernement avant d’aller aux élections, ce qui est quand même surprenant.

Il faut d’abord se demander si on veut que cette personne soit recteur, si cette personne est capable d’incarner la mission d’un recteur.  

De plus, les vice-recteurs sont proposés par le recteur mais ils sont choisis par le conseil d’administration. Donc l’équipe qu’on propose, on pourrait imaginer qu’elle soit refusée. 

Enfin, l’équipe doit aussi être choisie parmi une liste de professeurs ordinaires, il y en a une centaine. On veut respecter l’égalité des genres, et sur ces 100 personnes il n’y a que 25 pour-cent de femmes. On veut aussi un équilibre entre les facultés. Donc c’est une équation très compliquée, qui fait qu’on ne saurait constituer chacun une équipe différente. En plus c’est comme si en faisant mon équipe je m’opposais aux autres. Moi, je la constituerai après.  

Evidemment les gens veulent être rassurés, et ce que je peux dire c’est que j’écouterai tous ceux qui seront dans les équipes de Pierre Wolper et d’Albert Corhay. Donc mon équipe sera constituée de collègues, affichés avec l’un ou avec l’autre, en plus de personnes proches 

 Et puis il faut se dire que tout ça est nouveau, les premières élections se sont tenues il y a quatre ans, avec Albert Corhay. Il s’était présenté avec deux vice-recteurs, Rudy Cloots et Eric Haubruge, pour se donner du poids, et aujourd’hui on voit que cette équipe a implosé, ce qui est la preuve que ce qu’on nous vend comme une équipe n’est pas toujours si soudé.  

 Je veux raisonnablement limiter le nombre de vice-recteurs, donc surement trois, et évidemment il y a beaucoup de chance qu’il y ait une ou deux femmes sur les trois. Il est aussi très probable qu’un vice-recteur vienne de la fac de science, et un ou une des sciences humaines. Je veux promettre cet équilibre, je ferai tout pour l’atteindre ». 

 P.T. : Monsieur Corhay a essayé de changer les règles du jeu pour prolonger son mandat de deux ans, qu’en pensez-vous ?  

E.P. : « Ça c’était il y a un an, et je n’en suis pas encore revenu. Quand on est en plein mandat, dire qu’on va le prolonger c’est confisquer le droit de vote. Il fallait être prudent dans la communication et il ne l’a pas été. Ça c’est une chose. Après il y a eu le décret passé en novembre qui permet à un professeur ordinaire de travailler jusque 67 ans. Personnellement, ma décision de me présenter je l’ai prise l’été passé, et je ne m’attendais pas du tout à me retrouver en face de ces deux candidats, qui n’étaient pas éligibles de par leur âge. Ce décret permet au personnel d’enseignement supérieur de travailler jusque 67 s’ils le souhaitent et s’ils ont l’accord du conseil d’administration. Le jour où ça s’est passé, ça voulait dire que tout d’un coup les deux candidats pouvaient se présenter, sachant que s’ils sont élus ils devront demander deux fois au conseil d’administration « est-ce que vous voulez bien me donner une année supplémentaire ». Par rapport à leur programme, ils sont dans une relative faiblesse, car imaginons que le conseil d’administration dise « stop » … 

Sur l’idée d’avoir prolongé son mandat j’étais tout à fait choqué, maintenant sur l’âge de la retraite… Moi je regarde ça de loin ».  

P.T. : Pourquoi ne pas voter pour Albert Corhay ?  

E.P. : « Dans l’équipe actuelle, je suis expert de la recherche et de l’enseignement pour l’Europe, c’est à dire que je suis une personne ressource pour ces sujets, mais qu’il faut me solliciter. Et on est très peu venu me chercher. J’ai l’impression qu’on a perdu 4 ans, sur toute cette dynamique européenne qui est urgente. Une énergie folle s’est dissipée pour des questions triviales, on est resté replié sur nous-même.  

Je ne suis pas dans une démarche d’ennemis à abattre. J’y vais avec mon projet, mon vécu. » 

P.T. : Si vous deviez convaincre les étudiants à voter pour vous, que diriez-vous ? 

E.P. : « Je leur dirais de regarder mon profil, mon vécu, qu’ils voient si ça leur parle. Je leur parlerai de ce qui me passionne, cette mobilité internationale, le fait qu’on vive dans un monde planétaire. Il n’y a pas de raison de penser l’Université de Liège toute seule, elle est au milieu de l’Europe. Je veux qu’ils puissent vivre tout ça. Personnellement j’ai lancé un Erasmus Mundus il y a cinq ans, donc depuis 5 ans je donne cours en anglais à des étudiants des quatre coins de la planète et c’est un vrai bonheur, pour eux qui découvre la région, et aussi parce qu’il y a un vrai métissage, des rencontres… L’étudiant liégeois qui vient à l’Université c’est pour toucher à ça, pas pour rester entre quatre murs à écouter un prof qui débite sa matière. J’ai envie d’ouvrir les murs. C’est une évidence pour votre génération, et même pour moi. J’ai pris du temps à réaliser que ce n’est pas une évidence pour tout le monde. Toute l’administration met du temps à se moderniser, à se mettre au diapason, c’est clair que beaucoup de profs ne sont pas à l’aise en anglais…  

 Je veux que chaque étudiant soit fier de sortir de l’université. J’ai d’ailleurs trouvé mon slogan : « l’Université de Liège ardente et rayonnante ». Ardente pour moi veut dire être fier de ce qu’on est et être ancré dans son territoire. Et rayonner c’est aller le dire ailleurs, communiquer, le faire savoir aux autres et leur donner envie de venir ».  


Anne Gerday